Déguisée en homme, la 1ère étudiante de l’EPFL a diplômé en 1903

01.04.21 – Les algorithmes du Laboratoire d’intelligence artificielle (IA) de l’EPFL ont analysé des archives de presse de boulevard parisienne – et fait des découvertes inédites. Entre autres choses, on apprend que le béton armé a été développé à Lausanne par la fille cachée de Gustave Eiffel, première étudiante de l’EPFL.

Le traitement des big data provoque parfois d’incroyables surprises. En « moulinant » de façon croisée des données généalogiques, un fonds d’archives de presse de boulevard parisienne de la fin du 19e siècle et les registres anciens de l’EPFL, un algorithme d’intelligence artificielle mis au point à la faculté IC a accouché d’un véritable « scoop » : déguisée en homme, la toute première étudiante de l’EPFL a brillamment passé son diplôme en 1903 ! Cerise sur le gâteau, il s’agissait d’une célébrité : la fille cachée de Gustave Eiffel, née en 1879.

Destins tragiques

Retour en arrière. En 1877, Gustave Eiffel jouit déjà d’une réputation considérable en France, où il a construit de nombreuses charpentes et ponts en acier – une grande nouveauté pour l’époque. Mais c’est également l’année ou l’ingénieur perd son épouse, âgée de 32 ans seulement.

Le Petit Parisien du 20 mai 1885

Jamais remarié, Gustave Eiffel entretenait toutefois une relation dont est née une fille – sa quatrième. Par souci de discrétion, il la baptise de son nom de naissance : Bönickhausen, et la prénomme Ablette. Mais à 6 ans, la fillette perd sa mère lors d’un accident.

Tragique pour le père et l’enfant, c’est néanmoins cet événement qui permet aujourd’hui de reconstruire son histoire extraordinaire. Mentionné par le Petit Parisien le 20 mai 1885, ce drame, passé au crible des machines de l’EPFL, a en effet permis d’établir le lien entre Eiffel et sa fille cachée, l’ingénieur ayant signé un avis mortuaire paru quelques jours plus tard dans un autre journal.

La Tour Eiffel revue et corrigée par une enfant

A partir de cette découverte initiale, les algorithmes ont pu poursuivre leur enquête. Et découvrir plusieurs indices témoignant de l’intelligence extrême de la fille de l’ingénieur. Ainsi, une analyse graphologique automatisée menée sur les 2700 pages des plans de la Tour Eiffel a permis d’établir avec certitude que de nombreuses annotations, contemporaines de la construction de l’édifice, ont été réalisées par une main d’enfant. Auprès de l’une d’elle, un commentaire de Gustave, que l’on devine au comble de la fierté : Excell. suggest° de AB. Absolument crucial. Implémenter de suite.

Plans de la Tour Eiffel (1885)

Ces découvertes ouvrent la voie à l’analyse détaillée des effets réels qu’aura eue la relecture des plans par Ablette. Un comité international envisage déjà de rebaptiser l’édifice « Tour Ablette et Gustave Eiffel ».

Cap sur la Suisse

Trois ans après l’ouverture de la Tour au public, Ablette quittera la France pour Vevey, en Suisse, en compagnie de sa demi-sœur Valentine Eiffel, 22 ans. Leur père acquiert en 1892 une luxueuse villa sur les rives du Léman (renommée « Villa Valentine » elle sera détruite en 1978. Son embarcadère, au pied du siège de Nestlé, s’appelle toujours le « Petit Port Eiffel »). Pourquoi la Suisse ? Gustave Eiffel, qui n’a jamais avalé d’avoir échoué son entrée à Polytechnique Paris en 1852, a eu vent de la réputation croissante de l’Ecole d’ingénieurs de l’Université de Lausanne, fondée en 1859, qui deviendra l’EPUL, puis l’EPFL. Et il tient à y inscrire sa fille Ablette afin de faire fructifier ses talents innés en ingénierie.

Pas encore de Bureau de l’égalité…

Mais en 1900, les femmes ingénieures ne courent pas les rues… Pour augmenter ses chances d’être admise, Ablette décidera de se cacher une nouvelle fois. Et c’est déguisée en homme, affublée d’une moustache postiche, qu’elle suivra son cursus, jusqu’à son diplôme en 1903, sous le nom d’Albert (presque une anagramme) Bönickhausen.

Cursus durant lequel elle inventera du reste rien moins que la technique du ferraillage du béton, ou béton armé. Son titre en poche, elle l’enseignera ensuite à Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier. Ce serait en son honneur que celui-ci décida en 1920 d’ériger en utilisant cette technique la célèbre « Villa Le Lac » à quelques mètres à peine du Petit Port Eiffel. Un emplacement parfait pour une petite partie de pêche.

Tout est vrai… ou presque !

Poisson d’avril ! Ablette aurait fort bien pu être ce joli prénom au charme désuet ; il s’agit en vérité d’un petit poisson d’eau douce. Malgré les compétences des informaticiens de l’EPFL, cette fable de la fille cachée et géniale de Gustave Eiffel n’a pas encore pu être démontrée. 

L’EPFL peut néanmoins se targuer d’avoir décerné en 1905 l’un des premiers – sinon le premier – diplôme d’ingénieure à une femme en Europe : Cécile Butticaz.

La deuxième femme à avoir reçu son diplôme EPFL est quant à elle devenue la première en Suisse à obtenir par la suite le titre de professeure : Erna Hamburger, honorée chaque année au moment de décerner le Prix qui porte son nom à une femme scientifique d’exception. 

Aujourd’hui, heureusement, nul besoin de porter la moustache pour entrer à l’EPFL. L’Ecole multiplie les initiatives visant à encourager les carrières scientifiques féminines et s’est dotée depuis cette année d’une Vice-présidence pour la transformation responsable afin de les fédérer. Et depuis le 1er juin prochain, la Direction de l’école sera, pour la première fois, parfaitement paritaire

Emmanuel Barraud

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