La livraison à domicile n’est qu’un pis-aller pour les restaurateurs

Avec la fermeture des restaurants, les services de livraison à domicile ont explosé, en Europe comme en Suisse. Mais la multiplication des plateformes ne console les patrons ni des pertes économiques subies, ni des restrictions qui leur sont imposées.

Car cette stratégie a un prix: un tiers environ de la vente va à la plateforme de livraison utilisée, qu’il s’agisse d’Uber Eats, Eat.ch ou Smood. Et pour certains restaurateurs, le jeu n’en vaut simplement pas la chandelle.

« Si on doit mettre en marche toute la machine du restaurant pour faire uniquement la livraison, ne sachant pas non plus quelle quantité on va faire, ça peut aussi se retourner contre soi », relève Christophe Roduit qui est associé dans trois restaurants lausannois.

« Et je pense que la livraison s’adapte à certains types de nourriture. Si on regarde ces plateformes, c’est souvent de la nourriture asiatique, des pizzas, des tacos… Des nourritures qui se maintiennent mieux », ajoute-t-il.

D’autres solutions intermédiaires

D’autres patrons trouvent des solutions intermédiaires, comme ce restaurateur interrogé par la RTS et qui préfère rester anonyme. Il est spécialisé dans les pizzas à l’emporter et les pizzas livrées à domicile, ces dernières représentant 80% de son chiffre d’affaires. Les mesures sanitaires ne l’ont donc pas lésé, mais il a choisi aussi de limiter les collaborations avec les plateformes.

« Au début, on travaillait avec les livreurs d’Uber Eats, mais on a préféré arrêter et travailler uniquement avec les nôtres. Mais on reste sur leur plateforme (…) On reçoit la commande et on livre nous-mêmes les produits ».

Les plateformes de livraison ne lui servent donc qu’à la visibilité, un choix qui lui coûte 14% de chaque vente réalisée.

Un travail à encadrer

Du côté des syndicats, beaucoup de questions se posent autour du statut des personnes assurant la livraison: sont-elle indépendantes ou salariées? Quelle doit être leur rémunération? Leur protection? Leurs cotisations?

Dans une récente interview au Figaro, le politologue français Jérôme Fourquet parle « d’une nouvelle classe de domestique 2.0 qui fait les courses à la place du client comme le faisait une bonne pour son maître autrefois ».

Pour Umberto Bandiera, secrétaire syndical chez Unia, c’est « une image comme une autre » et il précise au micro de La Matinale: « C’est une classe de travailleurs de plus en plus importante en terme de présence dans l’économie, également chez nous en Suisse. C’est un phénomène important à surveiller et à encadrer dans la législation actuelle. La précarité est une caractéristique qu’on retrouve très souvent dans ces nouveaux jobs créés par l’uberisation. Malheureusement, c’est sur la précarité qu’il faut travailler encore aujourd’hui ».

>> Ecouter l’interview d’Umberto Bandiera, secrétaire syndical chez Unia, dans La Matinale:

Les livreurs à domicile, indépendants ou salariés? Interview d’Umberto Bandiera / La Matinale / 8 min. / aujourd’hui à 07:17

Pour lui, il faut être très vigilant face à ces emplois créés grâce aux nouvelles technologies: « Le fait que, à la racine de ce modèle, il n’y a pas de relation ‘classique’ de travail entre employeur et employé, évidemment, casse tout ce qu’on connaît aujourd’hui en terme de droit du collaborateur: droit au salaire, droit aux vacances, droit à sa santé et à sa protection. C’est clair que tous ces phénomènes cassent complètement tout ce qui a été construit ces dernières décennies. Et, revenir à un modèle qu’on a connu avant la Révolution industrielle, oui, c’est de la précarité et il faut la combattre », affirme-t-il.

Pour Umberto Bandiera, la réglementation existe déjà en Suisse et il est important de faire appliquer le droit en cas de violation du droit du travail: « Les sociétés les plus importantes dans ce marché ont essayer d’imposer leur modèle en essayant de forcer la main au droit existant et c’est clairement l’obligation des autorités de surveiller l’application du droit existant et de le faire appliquer au cas où il y a une violation ».

Il souligne également que les autorités fédérales « ont pris pas mal de retard pour réglementer une branche économique qui est en plein essort. C’est le moment de pouvoir encadrer bien comme il faut une activité qui est quand même exercée aujourd’hui en Suisse par des dizaines de milliers de personnes. »

Katja Schaer/oang

Romaine Morard/sjaq

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