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Le Salève est occupé depuis quinze mille ans

Il y a environ quinze mille ans, après le lent retrait du glacier du Rhône, qui recouvrait la plaine du Genevois, une grande partie du Salève s’écroule, n’étant plus soutenue par la glace. De gros blocs de roche provenant de la face nord-ouest de la montagne (celle que l’on voit depuis Genève) s’effondrent du côté des villages actuels de Bossey et du Pas-de-l’Échelle.

Ces entassements de calcaire seront propices à l’établissement de groupes humains qui y trouveront abris et sécurité dans ce qu’on appellera les abris-sous-roche de Veyrier. Nous sommes alors en plein «magdalénien», une culture du paléolithique supérieur comprise entre 17 000 et 12 000 avant notre ère.

Depuis 2017, l’équipe de l’archéologue Pierre-Jérôme Rey, associée au laboratoire Edytem de Chambéry, s’est appliquée à localiser les sites mentionnés dans des documents genevois du XIXe siècle et du début du XXe, à en faire des descriptions détaillées et à pratiquer des sondages dans les cavités les plus importantes. L’équipe a ainsi déterré plus de trois cents fragments dont deux silex et quatre dents humaines dans la grotte de l’Ours. Ils ont également visité et cartographié 14 cavités (voir infographie). Interview.

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Que cherchiez-vous dans ces cavités?
Ils’agissait d’une part de les décrire, photographier et topographier. Ensuite nous avons sondé les quatre sites les plus prometteurs d’après leur taille et les découvertes signalées au XIXe siècle. Deux d’entre eux révèlent des niveaux archéologiques préservés. Ce n’est pas si mal pour des cavités que l’on considérait comme totalement vidées!
Nous avons mis en évidence une couche d’occupation du néolithique moyen dans la grotte de l’Ours avec des tessons de poterie, petit tranchet en roche polie, lamelles en silex et présence de plusieurs dents humaines. Ces vestiges osseux viennent s’ajouter aux vertèbres humaines signalées au XIXe siècle par Thioly* et à la découverte ancienne d’une pendeloque en coquillage marin souvent associée au contexte funéraire. La grotte de l’Ours, assez facile d’accès et vraiment au pied des premières barres rocheuses, aurait donc servi à la fois d’habitat et de lieu d’inhumation. Nous attendons toutefois le résultat des datations pour avoir des arguments plus solides.

Pendant combien de temps les hommes préhistoriques ont-ils séjourné au Salève?
Les plus anciennes datations ont été obtenues dans les abris de Veyrier aujourd’hui détruits. Ensuite la grotte de l’Ours a été occupée au début du IVe millénaire et les abris de Veyrier sont restés en usage à la même époque essentiellement pour des inhumations. Plus tard, le secteur du Chavardon, le Parconnaire et le Seillon ont été occupés au néolithique final au cours du IIIe millénaire avant notre ère. Mais il est difficile de proposer un tableau général tant nos connaissances restent lacunaires.

Comment et pourquoi ces hommes accédaient-ils aux cavités du Salève?
Seules trois d’entre elles nécessitaient une courte escalade: la grotte d’Aiguebelle dans le Petit Salève et les grottes Pisseuse et du Parconnaire au-dessus des carrières. Mais dans la plupart des cas, il s’agit avant tout d’un accès discret et facile à défendre. Ceci renvoie à des fonctions de cachette, de refuge, mais aussi aux domaines des rituels et du funéraire. Pour les plus grandes cavités, des fonctions de halte sur des parcours de chasse ou de pastoralisme sont envisageables. Enfin pour les accès les plus difficiles, les populations du néolithique disposaient déjà de cordes tressées en fibres végétales (souvent en liber de tilleul).

Qui a lancé ce projet de recherche et pourquoi?
La préparation d’un ouvrage sur la période néolithique en Haute-Savoie a montré que les grottes du Salève constituaient un important ensemble de sites (14) particulièrement mal connus en raison de descriptions anciennes souvent davantage poétiques que scientifiques. Le programme de recherche est financé par le département de Haute-Savoie et le Ministère français de la culture.

Quand a débuté votre campagne de recherche?
Une première phase a eu lieu en 2017. Elle nous a permis de retrouver les cavités du secteur du Chavardon et de l’Ours, avec des sondages à la Voûte aux Bourdons (Chavardon) et dans la grotte de l’Ours. Une seconde phase est en cours et s’achèvera avant la fin de l’année. Elle a permis de documenter les cavités situées dans les vires dominant les carrières d’Étrembières ainsi que des grottes plus isolées vers la Grande Gorge et sur le Petit Salève. Des sondages ont été réalisés dans la grotte de La Table en contrebas du Sphinx et dans la grotte du Parconnaire à Monnetier. Il nous reste encore quelques repérages à faire au pied des falaises.

Avez-vous découvert toutes les cavités que vous recherchiez?
Quasiment toutes. On a pu résoudre des problèmes bibliographiques, certaines cavités étant appelées différemment selon les auteurs. Il nous manque la grotte des Faux-Monnayeurs, qui ne se trouve probablement pas à l’endroit supposé fin XIXe et qui a peut-être été détruite par l’avancée de la carrière. Par ailleurs, nous recherchons des photographies de fouilles anciennes ainsi que des témoignages de personnes ayant visité la grotte du Parconnaire avant l’extension des carrières. L’accès historique de cette cavité est en effet aujourd’hui détruit. Le cheminement utilisé par nos ancêtres reste mystérieux en dehors des derniers mètres constitués d’une paroi verticale à escalader.

Vos recherches seront-elles suivies d’une publication?
Oui, des articles spécifiques paraîtront d’ici à trois ans environ et les données seront intégrées à l’ouvrage en préparation sur le néolithique de la Haute-Savoie. D’ici là, pour patienter, il y aura plusieurs conférences en Haute-Savoie ou à Genève.

* Au XIXe siècle, des érudits genevois comme le médecin François Mayor, le pasteur Louis Taillefer, le dentiste François Thioly ou le médecin Hippo-lyte-Jean Gosse opèrent des fouilles archéologiques au Salève. Les travaux actuels se basent sur leurs recherches.

Créé: 28.10.2019, 07h02

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