Pourquoi la Suisse a commandé des vaccins pour deux fois sa population

La Confédération a signé des contrats avec cinq fabricants pour un total de 32 millions de doses de vaccin. Soit deux fois plus que nécessaire pour vacciner l’entier de la population. Dans le même temps, les pays les plus pauvres n’ont encore rien reçu. Bonne stratégie ou lacune de solidarité?

Le 4 juin 2020, durant l’ouverture du Sommet virtuel de l’Alliance pour le vaccin qui a réuni plus de 35 chefs d’Etat et de gouvernement, le Secrétaire général de l’ONU avait réaffirmé que le futur vaccin contre le Covid-19 devra être « un vaccin pour les peuples », accessible à tous. On parlait alors de « bien public de l’humanité ».

Quelques mois plus tard, les paroles ont cédé le pas aux actes et la devise semble s’est transformée en « sauve qui peut ». Les pays qui en ont les moyens se ruent sur les contrats pour garantir l’approvisionnement de leur population. Selon la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), les 50 pays les plus riches ont bénéficié de 70% des vaccins distribués, tandis que les 50 pays les plus pauvres n’en ont reçu que 0,1%.

Deux fois plus que nécessaire

Parmi ces pays riches, la Suisse, qui a dévoilé la semaine dernière des contrats de commandes supplémentaires auprès de cinq fabricants pour un total de 32,8 millions de doses. A raison de deux injections par personne, il y aurait de quoi vacciner plus de deux fois les habitants du pays, enfants compris.

« Cette stratégie vise à avoir des options pour les situations où il y aurait par exemple une baisse de production d’un vaccin autorisé ou qu’un vaccin s’avérerait insuffisamment efficace », a expliqué Virginie Masserey, mardi en conférence de presse. La cheffe de la section contrôle de l’infection de l’OFSP ajoute: « Si vous regardez les pays voisins en Europe, nous ne sommes de loin pas les seuls à avoir assuré, par des contrats variés, un nombre de doses qui couvre peut-être le double de notre population. »

L’union sacrée

Chez les pays voisins, justement, la critique est vive sur la gestion des commandes. Mais en Suisse, c’est l’union sacrée. Même à gauche, on salue cette prévoyance helvétique: « Je pense que la stratégie de diversification de la Suisse est la bonne, car on ne dépend pas d’un seul producteur. On a aussi mobilisé les moyens d’une manière solidaire par Covax », soutient le conseiller national Fabian Molina (PS/ZH).

Concernant Covax – le programme onusien visant à assurer un accès aux vaccins de manière équitable -, le socialiste zurichois estime toutefois que la riche Suisse pourrait en faire davantage. « On peut mobiliser plus de ressources pour le combat solidaire contre cette pandémie. Cela signifie qu’on ne vaccine pas seulement notre population, parce qu’on a assez de vaccins, mais qu’on aide aussi à vacciner tout le monde ».

La facture aux pays riches

Pour le directeur du département Santé du FICR Emanuele Capobianco, la science a vaincu le virus, mais la solidarité a perdu contre la pandémie. « L’inégalité de distribution des vaccins est un problème éthique évident, mais c’est aussi un problème de santé publique. Si le virus se balade sans contrôle, nous allons voir l’émergence de variants qui pourraient devenir résistants aux vaccins, et revenir dans les pays riches. »

Un cercle vicieux dont on ne sortirait pas et qui pourrait coûter très cher. Et pas seulement en vies humaines. Selon une étude réalisée par le National Bureau of Economic Research, les pays riches portent préjudice à leur propre fortune en monopolisant l’approvisionnement des vaccins. Selon le scénario que les chercheurs qualifient de plus probable, la facture mondiale, estimée entre 1800 et 3800 milliards de dollars, serait absorbée pour plus de la moitié dans les pays riches.

En cause, toutes ces industries prospères pour les pays riches, comme l’automobile, le textile, la construction ou la vente au détail, qui dépendent particulièrement des fournisseurs du monde entier. L’étude commandée par la Chambre de commerce internationale conclut qu’aucune économie ne sera complètement rétablie tant que la pandémie n’aura pas cessé partout. Une distribution équitable des vaccins serait donc dans l’intérêt économique de chacun.

>> La carte des vaccinations dans le monde:

Redonner le surplus

L’expert de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge constate toutefois que dans la plupart des pays qui ont réservé de grandes quantités, seul un petit pourcentage de la population a été vaccinée. « Mon espoir, c’est qu’aussitôt que les catégories de populations à risque seront vaccinées, les gouvernements qui auront pré-commandé plus de doses les transmettent aux populations les plus à risque dans les autres pays ».

Virginie Masserey, de l’OFSP, a d’ailleurs assuré mardi que la Suisse « entrera en matière pour partager, le cas échéant, ce qu’on a acheté avec d’autres pays ».

A quel moment exactement ce partage aura-t-il lieu? Cette question ressurgira certainement dans les semaines et mois à venir. En attendant, Emanuele Capobianco s’accroche à quelques lueurs d’espoirs pour sortir de la crise. A commencer par le programme Covax, qui manque encore de moyens, mais qui offre déjà la promesse de 250 millions de doses disponibles dans les 6 premiers mois de l’année. « C’est déjà une bonne nouvelle ». Même si à ce jour, le programme n’a encore livré aucune dose.

Libérer les brevets

Le salut pourrait également venir des nouveaux vaccins qui pourraient arriver sur le marché durant les prochains mois. Ces vaccins seront peut-être plus faciles à conserver, ne nécessiteront qu’une seule injection, ou coûteront peut-être moins cher que les Pfizer ou Moderna, offrant une accès plus facile aux pays à faibles revenus.

Aussi, de nombreuses voix s’élèvent pour exiger de lever les droits de propriété intellectuelle afin de permettre une augmentation substantielle de la production dans les pays à bas revenus. « Cela a déjà été fait notamment pour les médicaments antiviraux du VIH, au début des années 2000 », rappelle Emanuele Capobianco. A ce jour, l’industrie pharmaceutique s’y oppose, tout comme la Suisse.

Une position que déplore le parlementaire socialiste Fabian Molina: « Pour arriver à ce succès scientifique, il a fallu investir beaucoup de moyens publics. Maintenant, il serait juste que le public bénéficie de cet investissement. Pour cela, les brevets doivent être publics. »

A noter toutefois que la production de vaccins à ARNm ou ADN, développés notamment par Pfizer, Moderna ou Spoutnik, exige des équipements et savoir-faire de pointe. Un tel transfert de technologie, même sans brevets, prendrait plusieurs mois.

Feriel Mestiri et Delphine Gianora

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