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Quand les avocats jouent les meneurs de procès devant des élèves passionnés

Genève : Quand les avocats jouent les meneurs de procès devant des élèves passionnés |

À quoi reconnaît-on une classe motivée? Aux bras qui se lèvent, aux mains qui s’agitent, aux corps qui ne tiennent pas en place. On se croirait au parterre d’une salle de concert; on est au Cycle d’orientation de Sécheron, jeudi 31 octobre, l’invitée de l’après-midi n’est pas chanteuse mais avocate – jeune, dynamique, tout compte fait assez rock dans l’énergie déployée.

Ses élèves, pour deux fois quarante-cinq minutes, ont entre 12 et 13 ans, des 9P, garçons et filles à parts égales; ils sont 21, rapidement conscients que ce cours hebdomadaire d’histoire et d’éducation citoyenne, transformé pour la circonstance en procès fictif, est une chance à saisir.

«C’est quoi, le droit?»

Les réponses aux questions simples et directes – «C’est quoi, la justice? C’est quoi, le droit?» – fusent à la vitesse de l’éclair, en s’épaulant, en corrigeant sans se moquer l’approximation du camarade, en riant de bon cœur au doute qui surgit dans l’interrogation du poète de la classe: «Madame, l’avocat, c’est pas aussi un fruit?» Si mon garçon, mais celui – en l’occurrence celle – qui s’exprime aujourd’hui devant toi appartient à un ordre et porte une robe noire. Me Céline Gautier a pris son vêtement de travail avec elle, sans pour autant le mettre sur les épaules.

Elle aurait pu décliner la sollicitation, mais comme une centaine de ses confrères de la place, tous membres de l’Ordre des avocats de Genève, elle a accepté de se rendre dans un cycle, afin de faire découvrir aux élèves le déroulement d’une procédure pénale, à l’aide d’un cas pratique.

C’est cette année la cinquième édition de «L’avocat dans les écoles», une manifestation interactive et pédagogique organisée en étroite collaboration avec le Département de l’instruction publique (DIP). En 2015, 60 classes s’étaient mises sur les rangs; elles sont plus du double en 2019, on a dû annoncer, à regret, que toutes les demandes ne pourraient être honorées, faute de bénévoles, pourtant déjà nombreux.

Me Gautier joue les cumulardes: deux préaux à franchir au pas de course la même semaine. Par choix et par envie. Elle trouve l’exercice passionnant. On comprend mieux son métier en le reformulant en public, quand, de surcroît, l’exercice vise un peu à «démythifier la figure de l’avocat», à chasser les fausses représentations.

C’est encore plus vrai face à un très jeune auditoire. «Ils sont conscients du monde qui les entoure, on les sent curieux et lucides à la fois», explique la meneuse de procès, en distribuant les rôles sur des bouts de papier tirés au sort. Une tête blonde hérite du journaliste. Il n’en veut pas. Pourquoi? «Parce que je les connais. Je les vois chaque jour à la télé. Moi, je veux être procureur.»

Mauvaise foi incarnée

Il le sera. Réquisitoire partagé à plusieurs. Les avocats ne sont pas non plus des taiseux. Tout le monde se montre déterminé, à la limite de la mauvaise foi – à 12 ans à peine, cette posture professionnelle est déjà bien incarnée.

La classe s’enflamme. On oublie la récréation. Un élève hésite, son voisin de pupitre lui lance: «La pause, tu l’as tout le temps, mais ça, c’est unique.» Il admet et se replonge dans le débat judiciaire. L’affaire jugée compte cinq prévenus. C’est beaucoup. Trop sans doute, c’est l’unique point discutable d’un énoncé qui, habilement, traite d’une altercation sur la voie publique (des coups ont été échangés), le tout précédé d’une vidéo prise à l’insu des intéressés, menacée de diffusion sur internet.

Histoire de mouche

La gifle au visage? «C’était pour attraper une mouche posée sur la joue», martèle l’avocat de la défense, en toisant la partie adverse. Sa consœur se montre également offensive. Elle défend Camilla et coupe court à un interrogatoire délicat: «Ma cliente n’est pas obligée de répondre à cette question.»

Son aînée boit du petit-lait. Me Gautier doit se dire, à cet instant, que la relève est en marche. L’horaire scolaire est plus strict que celui d’une salle d’audience. Les juges se retirent dans le couloir pour délibérer. Le verdict est rendu en même temps que sonne la cloche. Le cours suivant doit commencer. Le maître est présent sur le seuil, pressé d’entamer sa leçon. La prochaine fois, on l’invitera au début du procès. Il oubliera l’heure, lui aussi.

Créé: 05.11.2019, 07h18

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