Genève : Un riche client envoie son avocat genevois en prison |

Un riche client envoie son avocat genevois en prison

Genève : Un riche client envoie son avocat genevois en prison |

Le scénario semble avoir été écrit à Hollywood. Or l’histoire de M. P. est bien réelle. On y croise un marchand d’or noir, des barbouzes britanniques et russes, et surtout un héros, M. P., Genevois d’adoption, intellectuel de renom, avocat connu, père de deux jeunes enfants. Ce dernier s’est attiré de graves problèmes dans une affaire tarabiscotée. Son propre client a porté plainte contre lui.

Le procureur genevois Stéphane Grodecki reproche à cet avocat une série de délits: diffamation, tentative de chantage, insoumission à une décision de l’autorité et violation du secret professionnel. Sur ordre du procureur, M. P. est arrêté le 29 mai 2018 à 14 h 17. La police l’a incarcéré à la prison de Champ-Dollon.

«Une décharge électrique»

Deux semaines plus tard, lors d’une audition, il confesse: «Sur le moment j’ai été choqué. Une décharge électrique. Je ne peux pas dire que la prison m’a fait du bien. Mais cela m’a aidé à retrouver le sens des réalités.» Le procureur assouplit alors ses conditions de détention, M. P. peut rentrer à la maison, à condition de se présenter régulièrement à un poste de police et de consulter un psychiatre.

Durant plusieurs mois, M. P. se plie à ces injonctions. Puis il disparaît. Le procureur Grodecki lance illico un mandat d’arrêt international. Il y a quelques semaines, M. P. est arrêté en Allemagne. «La procédure d’extradition est en cours», confirme Marc Guéniat, porte-parole de la justice genevoise.

Crises de panique

Né en Angleterre, M. P. a créé à Genève un cabinet spécialisé en droit international. Les médias genevois le consultent comme analyste politique. Il compte parmi ses clients un cheikh koweïtien. Mais son principal mandant est Murat S., un Russe négociant en hydrocarbures, qui exerce ses activités dans la Cité de Calvin. Cet individu est devenu source d’ennuis pour l’homme de loi. À en croire ses déclarations, il a compris que son client possédait diverses sociétés qui n’étaient pas enregistrées à son nom. Ces entités lui servaient à falsifier des documents. Murat S. n’aurait pas payé ses fournisseurs et l’avocat M. P. servait d’intermédiaire pour les faire lanterner. Selon le dossier d’instruction, M. P. prétend avoir été sujet à des crises de panique.

M. P. rapporte un détail de l’intrigue: «Un jour, des types du Service de renseignement militaire russe, le GRU, sont venus à Genève afin de tuer Murat S. Il les a envoyés à mon bureau. Lorsqu’ils sont arrivés, ils ont écrit GRU sur un bout de papier.» Ces hommes bluffaient-ils? L’enquête genevoise permet de conclure que cet épisode n’a pas eu de conséquences graves pour M. P. Qui souffrait, affirme-t-il, de devoir travailler jour et nuit pour son client.

Un montant trop élevé

Le 9 août 2017, M. P. décide d’envoyer un commandement de payer d’un montant dépassant 700’000 francs à son client. Les factures précédentes avaient été payées rubis sur l’ongle. Mais là, le montant était trop élevé. Il le savait, mais il était aux abois, d’autres plus petits clients ne payaient pas, il avait besoin de cet argent pour réorienter sa carrière.

Pour faire pression sur Murat S., il fournit des informations concernant ses affaires au service secret britannique M15, au Secret Service américain et à l’Union européenne. L’avocat était persuadé que son client soutenait des terroristes car il faisait des affaires d’or noir en Afghanistan.

«Pas fait pour ce milieu»

Parallèlement, le mariage de M. P. part à vau l’eau. Il boit trop. Avec le recul, il admet: «J’ai mal maîtrisé la situation.» Il se défend d’avoir trahi le secret professionnel en invoquant la législation anglaise, applicable dans ce cas selon lui, laquelle n’oblige pas les avocats à taire les activités des criminels. Murat S. ne partageant pas cet avis, il a attaqué M. P. en justice. À notre connaissance, il n’y a pas d’enquête ouverte contre le client russe.

L’inculpé M. P. possède un C.V. en or massif: études de philosophie à Cambridge, droit à Londres, doctorat avec mention à l’Université de Chicago. Il a travaillé pour l’ONU et la Banque mondiale. Toutefois, le métier d’avocat lui déplaisait de plus en plus. Il s’en est ouvert au procureur: «Je déteste travailler avec la législation, je ne suis pas fait pour ce milieu. Ma vraie passion, c’est la paix dans le monde.» Pas de chance, il s’est enfui et un procès l’attend.

Créé: 04.10.2019, 22h26

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